Mercenaire & Missionnaire

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Experts dans leur domaine, recrutés pour une durée généralement brève (quelques mois au plus) et orientés « résultat », l’intervention de managers de transition dans une entreprise leur vaut souvent d’être qualifiés de « mercenaires ».  Le contexte particulier dans lequel l’entreprise se trouve (crise, projet stratégique, croissance externe/fusion, etc.) conduit à une certaine méfiance envers ces profils recrutés pour « faire le job ».

Cette comparaison – à la connotation éminemment négative –  n’est pas totalement dénuée de fondement.  Du grec « mercenarius » (salaire), le mercenaire est un combattant de métier qui, « outre une loyauté fondée uniquement sur l’argent, fait preuve d’une absence d’engagement vis-à-vis de la cause ou de la nation qu’il défend » (Machiavel).   Ce qui le différencie de l’armée régulière est d’une part sa rémunération, plus élevée, et, d’autre part, son absence de statut professionnel qui, de fait, ne lui confère aucun droit en cas de capture.

Le caractère par essence temporaire de la mission du mercenaire et sa présence, requise par le manque ou l’absence de ressources internes nécessaires pour atteindre l’objectif recherché, est également une caractéristique qui fera écho au management de transition.

A ce côté quelque peu « obscur » du management de transition, il est toutefois nécessaire d’opposer la notion de « missionnaire ».  Dans un climat de mission où il est facile de perdre son âme et d’agir sans aucun affect ou considération réelle des implications à terme de ses agissements, le manager de transition peut (doit ?) conserver une part vertueuse que l’on retrouve chez les missionnaires.

Ces moines sont disséminés dans le Monde entier dès le Moyen-Âge pour témoigner de l’Evangile : la seule vocation qui les habitait leur insufflait l’énergie nécessaire pour accomplir ce travail de plusieurs années voire de toute une vie.  Conscients du fait que la vision qu’ils cherchent à promouvoir dépasse le strict cadre de leurs actions, ils incarnent littéralement leur mission. 

Il est d’ailleurs intéressant de noter que les mercenaires comme les missionnaires ont pu payer de leur vie leur mission, toutefois pour des raisons radicalement opposées : les mercenaires pour avoir été recrutés pour agir et les missionnaires pour les valeurs qu’ils représentent.

Très rares (pour ne pas dire quasi-inexistants !) sont les salariés qualifiés de « missionnaires ».  On peut cependant trouver certaines caractéristiques du missionnariat dans les entreprises du secteur associatif ou de l’économie sociale dans lesquelles la motivation pour accomplir le travail vient avant tout dans des convictions et des valeurs, au demeurant très marquées dans l’entreprise.  Il est d’ailleurs plus difficile de pouvoir quantifier et apprécier la performance puisqu’il y a confusion entre la mission et les comportements qui traduisent les valeurs promues.

Mais revenons un instant à nos managers de transition : recrutés pour un objectif très précis nécessitant d’être efficace rapidement, voire de ne pas faire de sentiments, le mercenaire semble être un bien meilleur modèle que le missionnaire…

Cette conclusion serait un quelque peu rapide car toute la difficulté – voire la plus-value la plus recherchée – du management de transition est de réussir à conserver des valeurs dans l’exercice de la mission.  Le modèle du manager de transition pourrait alors être celui du moine soldat.  Capable non seulement d’appréhender une variété de situations pour porter à court terme les changements requis, le manager de transition idéal serait celui qui pourrait initier le changement sans être seulement motivé par le seul gain : le challenge de sa mission et l’enracinement de ses actions devraient être parmi ses principaux moteurs d’action.

Dans un Monde où l’intérêt des parties prenantes (« Stakeholders ») prend de plus en plus le pas sur celui des seuls actionnaires, ce modèle peut s’avérer non pas un vœu pieux mais bien une tendance de fond qui mérite d’être considérée…  

Charles-Philippe Mourgues

Consultant senior – SIACI Saint-Honoré